Il y a des choses qu'on ne peut pas planifier. Des coïncidences qui ressemblent trop à des signes pour qu'on fasse semblant de ne pas les voir. Des réponses qui t'attendent dans des endroits que tu croyais juste connaître.
Je suis rentrée en Guadeloupe ce mois-ci pour la première fois depuis sept ans. Sept ans. C'est assez long pour devenir une autre femme. Pour avoir un deuxième enfant, traverser des deuils silencieux, accumuler des échecs qui t'apprennent plus que les victoires, et construire quelque chose qui te dépasse. Pour moi, ce quelque chose s'appelle Douce.
Mais avant de parler de Douce., il faut parler de la maison.

La maison.
Il y a un endroit dans ma vie qui n'a jamais bougé. Peu importe les déménagements, les ruptures, les recommencements. Peu importe combien de fois Paris m'a absorbée ou recrachée, combien de versions de moi-même j'ai traversées. La maison de ma famille en Guadeloupe était là. Elle est toujours là. Sur nos terres. Le seul point d'ancrage que j'ai gardé toute ma vie sans même avoir à le décider — il était simplement là, comme une constante dans une équation qui changeait tout le temps.
Quand on grandit entre deux mondes, on apprend très tôt ce que ça coûte de ne pas avoir de racines solides. On apprend aussi ce que ça vaut, quand on en a. Cette maison, ce jardin, cette terre — c'est ça mes racines. Pas une métaphore. Une réalité physique, géographique, familiale.
Y retourner après sept ans, ce n'est pas un voyage. C'est un retour. La nuance est importante.

Mamie Solange.
Mon prénom complet, c'est Maëva Solange.
Pendant longtemps j'ai pensé que c'était juste une coïncidence de famille, une transmission automatique comme il en existe dans beaucoup de familles antillaises. Un prénom qui passe de génération en génération sans qu'on y réfléchisse trop. Je comprends aujourd'hui que c'était déjà un programme. Que porter le prénom de quelqu'un, c'est porter quelque chose de son regard sur le monde, de sa façon d'être, avant même de l'avoir choisi.
Mamie Solange a un jardin. Un jardin qui a sa propre logique, sa propre intelligence. Les plantes y poussent comme si elles s'étaient mises d'accord entre elles depuis longtemps. On n'y cherche pas vraiment — on trouve. On n'y demande pas — on reçoit.
Elle n'a jamais utilisé le mot "routine beauté". Elle ne sait pas ce qu'est un "actif cosmétique", une "formulation", un "INCI list". Elle n'a jamais eu besoin de ces mots-là pour faire ce qu'elle fait. Elle a des gestes. Des plantes qu'elle connaît par leur vrai nom et par leurs usages, pas par leurs appellations INCI. Une façon de toucher les choses avec une assurance tranquille, sans démonstration, sans packaging.
Ce savoir-là ne se documente pas facilement. Il ne s'enseigne pas dans les écoles. Il se transmet dans les gestes qu'on observe enfant sans les noter, dans les odeurs qui te reviennent des années plus tard et que ton corps reconnaît avant même que ton esprit en comprenne la raison. Il se transmet dans un prénom qu'on te donne à la naissance sans te demander ton avis.
C'est exactement ça que j'essaie d'honorer avec Douce. depuis le premier jour. Pas inventer quelque chose de nouveau pour le plaisir d'innover. Pas m'approprier une esthétique. Restituer quelque chose qui existait avant moi, lui donner une forme que les gens d'aujourd'hui peuvent recevoir, sans le trahir.
Rentrer dans ce jardin après sept ans, c'est comprendre qu'on n'avait pas tout compris la première fois. Que la transmission ne se reçoit pas une fois, enfant, pour être portée ensuite comme un héritage figé et immobile. Elle continue à parler. Elle prend un sens différent selon l'étape de vie où tu te trouves, selon les questions que tu portes, selon qui tu es devenue quand tu reviens lui faire face.
À vingt ans, ce jardin était le jardin de ma grand-mère. Aujourd'hui, c'est une source. Un laboratoire. Une réponse à des questions que je n'avais pas encore su formuler.

Ce que sept ans font à une femme.
Je pourrais raconter ces sept ans de façon chronologique. Les événements, les dates, les accomplissements. Mais ce n'est pas vraiment comme ça qu'on vit le temps quand on devient mère, quand on crée une entreprise, quand on choisit de s'ancrer dans quelque chose de plus grand que soi.
Ces sept ans, ce sont des matins où tu te lèves avant tout le monde parce que c'est le seul moment où tu peux penser. Des soirées où tu doutes au point de remettre en question chaque décision que tu as prise. Un deuxième enfant qui t'apprend quelque chose que le premier ne t'avait pas appris sur toi-même — que tu peux aimer plus que tu ne pensais être capable d'aimer, et que ça te rend à la fois plus forte et plus vulnérable.
Ce sont aussi des victoires. Douce., justement. Une marque qui existe, qui a une communauté, qui a été reconnue par le Pinterest Inclusion Fund, qui propose des soins, des rituels, des espaces de conversation. Quelque chose qui a pris racine alors même que je m'éloignais de mes racines géographiques.
La femme qui est rentrée en Guadeloupe ce mois-ci, ce n'est pas la même que celle qui en était partie. Ni l'île, ni moi n'étions pareilles. C'est exactement comme ça que ça devait être. Et c'est cette femme-là — avec tout ce qu'elle a traversé, construit, perdu, retrouvé — qui est allée chercher la prochaine étape de Douce. là où elle devait naître.

Le roucou de mon grand-père.
Je travaillais sur quelque chose de précis pendant ce séjour. Un nouveau produit — le premier que je voulais fabriquer entièrement sur place, avec des ingrédients de là-bas, des mains de là-bas, une logique de là-bas. Pour que le lien entre Douce. et ses racines ne soit plus seulement raconté, mais incarné dans la matière même du produit.
Parmi les ingrédients que je cherchais : le roucou.
Cette graine rouge-orangée que les peuples autochtones des Caraïbes utilisent depuis des siècles. Pour protéger la peau du soleil et des insectes. Pour teindre les fibres. Pour marquer les corps lors des cérémonies importantes. Pour soigner. Le roucou a précédé l'industrie cosmétique de plusieurs millénaires — il était là bien avant qu'on invente des mots comme "antioxydant" ou "protection UV" pour décrire ce qu'il fait naturellement.
Je cherchais du roucou. Je savais que j'en trouverais là-bas. Ce que je ne savais pas, c'est que mon grand-père en avait déjà récolté. Sans savoir que je le cherchais. Sans que personne lui ait dit que j'en avais besoin. Simplement parce que c'est ce qu'on fait ici depuis toujours — on récolte ce que la terre donne, on garde, on a toujours fait comme ça, et on verra bien à qui ça servira.
Quand je l'ai appris, j'ai eu du mal à trouver les mots. Il y a des moments qui n'en demandent pas. Celui-là en faisait partie. Ce vertige particulier quand tu réalises que ce que tu cherchais t'attendait déjà, porté par quelqu'un qui ne savait pas qu'il te le gardait.
Le jardin savait déjà ce que je venais chercher. Ma famille, sans le formuler, avait gardé ce dont j'avais besoin.
C'est ça, la transmission.

Ce que j'ai compris.
Pas une révélation dramatique. Plutôt une confirmation lente, progressive, comme quelque chose qui se met en place à la bonne vitesse.
Que certaines choses ne peuvent pas se faire depuis Paris. On peut construire beaucoup depuis Paris — j'en suis la preuve. Mais il y a une étape de Douce. qui demandait que je me déplace. Que je travaille avec des mains qui connaissent ces ingrédients autrement que par leurs fiches techniques. Que je laisse la terre reconnaître ce que j'essaie de faire et décider si elle veut bien y participer.
Que la transmission n'est pas un héritage qu'on porte passivement. C'est un dialogue. Ça demande qu'on se déplace physiquement parfois, qu'on revienne aux sources non pas comme touriste de sa propre culture mais comme quelqu'un qui a des questions précises et qui accepte que les réponses viennent sous des formes qu'on n'avait pas anticipées.
Que Mamie Solange et moi partageons plus qu'un prénom. Quelque chose qui se voit dans les gestes, dans l'instinct de chercher les plantes avant les laboratoires, dans cette conviction que le soin est un acte de mémoire autant qu'un acte de beauté.
Et que la maison sera toujours là. Quoi qu'il arrive. C'est peut-être la chose la plus précieuse que j'aie.

La suite de Douce.
Elle arrive. Fabriquée là-bas, depuis les mains de là-bas, avec ce que les jardins et les terres de Guadeloupe produisent. La chose la plus cohérente que j'aurai faite pour cette marque depuis sa création — non pas parce que c'est un beau storytelling, mais parce que c'est la vérité.
Le roucou de mon grand-père sera dedans.
Je vous dis tout très bientôt.
— Maëva Solange